La Dépêche de Brest - 19 novembre 1886 - 1/4

Première année. — K'I, Union réputolloalne Vendredi 19 Novembre 1886. A. DESSOYB RÉDACTEUR EN CHEF Su'dres-er, pour la Rédaction, de 10 li. à midi, de 4 b. à 6 ». et de 9 b. à minuit 11, RUE DE LA MAIRIE, 11 Abonnements : Finistère & lituilr.. 20(r. 11 (r. 6lr. 28 14 6 France Colonies 32 19 7 Les abonnement* partent des l*r et 16 de chaque mois. Us i-ont payables d'avance et continuent jusqu'à avis contraire. le numéro : 3 centimes La Dépêche de "Brest JOURNAL POLITIQUE et maritime Paraissant à BREST tons les malins 11, RUE DE LA MAIRIE, 11 Insertions : Annonces 0 Ir. 20 la ligne. Réclames 0 40 — Faits divers 0 80 - On traite 4 forteit pour les «nonce, et réelamos insérées plusieurs fois le numéro : 3 centimes tal AUX LECTEURS Je vous présente la Dépèche de Brest. Elle naît seulement et réclame votre indulgence. Quand, depuis quelques heures à peine, on est au monde, on a droit à des égards; vous êtes humains, vous les accorderez. Notre petite Dépêche n'est pas encore ce que nous voudrions qu'elle fût ; niais attendez un peu. Nous savons ce qui lui manque et nous voulons le lui donuer. Quelques soins, d'ailleurs, qu'on lui consacre, un journal n'est jamais parfait; toujours, en quelque point, le défaut se montre, appelant la sollicitude qui doit réaliser le progrès. A plus forte raison, quand le journal est encore à son premier jour. Nous nous sommes promis à nous- mêmes de gagner pour notre Dépèche toutes vos sympathies. Dans la pour¬ suite d'un tel but, que ne ferions-nous pas? Les proportions du journal seront, à mesure que nous avancerons dans l'existence, mieux mesurées ; les nou¬ velles seront plus complètes ; avec plus de soin encore que cette nuit les infor mati ns seront choisies, elles seront rassemblées en meilleur ordre, mieux présentées au public. Un journal comme celui dont nous uençins ii publication doit être e io. . L i lecteur est curieux de toutes c'\ .es. il veut savoir tout, et le savoir bien. Il ne eui pas seulement, il exige. i, u. .1 vous et moi, c'est nous tous» i veulent renseigner les au; comme ceux qui demandent à être : Hits. Comment ne pas recon- : q.-a raison ? Lecteurs, je vous salue. Vous êtes le maître universel et lé¬ gitime, dont la faveur vaut plus que toutes les récompenses ; vous êtes le juge, qui se trompe parfois — qui pour¬ rait se prétendre au-dessus de l'erreur dans noire humanité ? — mais le juge qui ne prononce jamais qu'avec sin¬ cérité et conviction, le juge excellent qui |t revenir de ses erreurs, et sans hési¬ tation, avec tout l'emportèmeat de la passion du vrai, son égarement reconnu, réhabilite ses condamnés de la veille plus hautement qu'il ne les avait pros¬ crits. Vous êtes plus et mieux encore ; vous êtes l'ami qu'entrevoit l'écrivain dans son rêve, l'ami multiple et inconnu pour lequel on veille, sans souci de l'heure qui s'avance, oublieux des amer¬ tumes passées, prêt joyeusement à tout affronter, critiques et calomnies, pourvu que vous soyez contents. Lecteurs, je vous remets notre Dépè¬ che. Soyez-lui bienveillants. Elle vient à vous tout animée des meilleurs senti¬ ments. Dans notre bon pays breton, que régentent encore les prêtres, que retien¬ nent les nobles vrais et faux et les fils renégats du grand Tiers de 89, sur notre vieux sol celtique qu'à tout prix nous devons arracher à la réaction cléricale et monarchiste, elle veut combattre à son rang et vaillamment. La République est à la fois notre but et notre loi : la Dépèche luttera pour la République, avec toute la vivacité, toute l'ardeur, tout le dévouement d'un soldat qui sait son de¬ voir, en a mesuré l'étendue et a la ferme résolution de le remplir entièrement et jusqu'au bout. Et maintenant, va, petite Dépèche, allègrement, à travers venls et marées, porter partout la nouvelle; va, alerte mes¬ sagère, dire à tous qu'il faut êlre sur la breche aujourd'hui, demain et toujours, avec confiance dans les destinées de celle qui est pour la France le salut suprême, la République. Dessoye. PAR FIL TELEGRAPHIQUE LETTRE PARLEMENTAIRE Notre correspondant parlementaire nous télégraphie du Palais-Bourbon : 18 novembre, 5 h. 25 soir. Nous débutons par des coups de revolver. Au moment où M. Floquet monte au fau¬ teuil, sa'ué par les tambours et les clairons, une femme vêtue de noir, âgée de 49 ans, lire six coups de revolver sans atteindre personne. Elle demandait M.La«uerreà la salle d'altente, au milieu des quémandeurs de places pour assister à la séance. Emme- néea la questure, elle a dit: «Je suis en pro- depuis sixanseï je veux obtenir justice.» Llle se nomme Claire Litoux. est ouvrière en ruches et originaire de la Charente. Elle a eu les bon neu rs de tou tes les con versa lions de couloirs qui roulaient sur cette nouvelle mode, plusi urs fois pratiquée dans ces der¬ niers temps, de faire parvenir desdemandes aux députés. On commence à s'entretenir de l'élection daujourd hni à l'Académie française et de 1 echec de MM. le vicomte Oilienin d'Haus- sonville et Oscar de Vallée, battus par M. Greard. vice-recleur de l'Académie de 1 ans, quand la suspension de I. séance amène dans la salle des Pas-Perdus de nom¬ breux députés commentant avec animatiou le vole .m peu tardif de la Chambre, ren¬ voyant son rapport à la commission du bud¬ get. Est-ce que la Chambre n'eut pas dû faire cela dés ledébut.sans perdre un temps qui eut pu être employé plus utilement au dépôt de diverses propositions ? Signalons la proposition de M. Anlnnin Dubost. tendant à autoriser les conseils mu- nici peux à remplacer les j. orts de refuge demandés par l'amiral Aube des souricières pourçaclier les lâches. Il ne faut pas voter, dit-il, les deux cents millions demandés en temps de paix: attendons la guerre. Puis, à la sur¬ prise générale. au milieu des rires. M. de Dooviiin-Maillefeu demande le renvoi du budget tout entier à la commission. La surprise générale ne fait qu'augmenter quand, par 312 voix contre 154. la proposi¬ tion est adoptée. La droite entière a voté pour. Une vive agitation règne sur tous les bancs à ce coup de théâtre. M. Rouvier demande une suspension de séance d'une heure pourque la cominissiou puisse conférer avec le gouvernement. Apr ès une heure de suspension, M Rou¬ vier- déclare que la commission a trouvé le moyen d'équilibrer le budget saus impôts nouveaux. Mais M. de Freycinet désire se concerter avec ses collègu s. — C'est parfait! s'écrie M. de Douville- Maillefeu. Et le renvoi à demain, demandé par M. Rouvier. esl adopié, malgré les prolesta- lions de quelques députés qui voulaient sié¬ ger samedi seulement. Il est six heures quand M. Floquet lève la séance. SÉNAT Paris, 18 novembre, 6 h. 40 scir. Au Sénat, calme plat. Tout l'intérêt est à la Chambre. Presque personne dan.-, la salie des séances. M. Isaac annoncée-,-i3 les couloirs que le groupe agricole faji une enquête sur les achats farts à l'étran - p i t inist - "li» I9R . Iij i )-. ,!]« En séance, le Sénat iitinue . i- ussioi de la proposition de N L. oir sur la chasse: il rejette un nm-in' ment de M. Mar quis, adopte deux articles et s'ajourne à samedi. La séance est levée à cinq heures 30. INFORMATIONS POLITIQUES Conseil des ministres Paris. 18 novembre, 5 h. 25 soir. Au conseil de cabinet de ce malin. M. de Freycinet a communiqué une dépèche de M. Le MyredeVilers présentant la situation à Madagascar comme satisfaisante. M. Sarrien, ministre de l'intérieur, a fait signer un décret nommant M Chapron, préfet de Seine-et-Marne non installé, à la préfecture de la Charente Inférieure. M. Sadi Carnot, ministre des finances, a entretenu le conseil de l'état de la discus¬ sion du budget. Feuilleton de la Dépêche . (1) lire It1 iiutn Pi ET D'UN PERROQUET I Des émotions que peut éprouver un homme en regardant brûler un bout de chaudelle. Si, par une belle nuit de mai 1836, vous eussiez parcouru les toits en compagnie d'Asmodée comme don Cléopha, I écolier d'Alcala, voici ce que le diable boiteux vous eût fait voir dans une mansarde de la rue Saint-Jacques. D abord une fois le foit enlevé, vous eussiez découvert une pauvre chambre poussée comme une excroissance au front d'une maison sale. Une fenêtre aux vitres verdâtres se fermait sur celte mansarde, comme une paupière souf¬ frante, dès les premières brises de l'hiver, et ne s'ouvrait plus qu'an premier azur du printemps: semblable à ces fleurs qui, les racines prises dans la fange, tournent leur tête maladive au soleil, lui Reproduction interdite aux journaux qui n'ont pas rte traité avec M. Caluiann Lévy, éditeur à Paris. demandent un rayon et lui rendent un parfum. Car souvent l'été, rien n'est joyeux comme ces fenêtres à pignon qui, déshéritées de tout ce que donne la terre, absorbent, les premières, tout ce qui vient du ciel, et qui, Himées du Seigneur pour leur pauvreté, ont d'autant plus de soleil pendant les temps bleus qu'elles ont de neige pendant la saison grise. El cependant, alors on les voit, ou¬ bliées ei méprisées de ceux qui passent, s'ouvrir, offrant à l'air quelques pots de marguerites de roses ou de lilas ache lés la veille, et qui fleurissent près du pantalon d'enfant destiné aux toilettes du dimanche, pour que le soleil leur visiteur et ami quotidien, en faisant épa¬ nouir les uns, fasse sécher l'autre. Donc, le toit de la maison de la rue Saint Jacques soulevé, vous eussiez vu une chambre éclairée faiblement par la lueur enfumée d'une chandelle. Au fond de celte chambre, petite, étroite, phti¬ sique, si l'on peut s'exprimer ainsi, un lit dans lequel, aux trois quarts effacée par l'ombre, dormait une jeune femme, cachant sa tête blonde sous son oras, comme l'oiseau sous son aile, et rêvant peut être en ce moment un de ces bon¬ heurs que ne lui donnait jamais le réveil. Assis prés du lit et accoudé sur l'o¬ reiller, était encore un homme je»ne. aux cheveux et aux yeux noirs, a la fi¬ gure belle, au teint pâle. Il contemplait silencieusement cetie femme endormie, et comme si son regard eût été rivé an visage de la jeune femme, il ne la quit¬ tait pas des yeux et restait au.-si immo¬ bile dans sa veille qu'elle dans son som¬ meil; il y avait dans la fixité de ce re¬ gard quelque chose de si profondément triste, qu'on devinait derrière lui une pensée douloureuse ou terrible ; rien n'indiquait que la jeune femme fût ma¬ lade. Au contraire, elle dormait d'un j sommeil paisible et sans fièvre. Ce n'é¬ tait donc pas une douleur physique qui faisait veiller cet homme. Mais à dé faut de la souffrance du corps, les objets extérieurs pouvaient prouver une souf¬ france morale. Tout élail pauvre dans cette humble chambre : un papier gris taché de toutes parts indiquait une lon¬ gue suite de successeurs à cet asile désolé; des rideaux noircis obscurcis¬ saient la fenêtre et les draps du lit de sangle ressemblaient fort à ceux à tra¬ vers lesquels Louis XIV enfant passait, au dire de La porte, ses jambes royales; la table ronde, en noyer, sur laquelle brûlait une modeste chandelle, élait rou¬ verte de papiers de toutes sortes et de quelques assiettes, champ de bataille du médiocre repas du soir. Enfin, une mau¬ vaise glace à cadre rouge élait accro¬ chée au-dessus de ta cheminée, qui supportait pour lout luxe un chandelier, une carafe, deux verres, et à chaque coin un petit pot de pensées et de myi/» sotis, tant il est vrai qu'au milieu de toutes les misères de la vie, l'âme cher¬ che toujours quelque chose qui vienne de Dieu, pour lui parler de sa souffrance, de son repentir ou de son espoir. Cet homme veillait ainsi depuis deux heures, et qui sait depuis le commence¬ ment de sa veille, combien de pensées tristes, aboutissant à une pensée fatale, avaient traversé son esprit ? Qui sait combien d'espérances d'avenir, déta¬ chées une à une. étaient tombées de son cœur, en même temps que les quelques larmes qu'il n'avait pu retenir étaient tombées île ses yeux? Toujours est il qu'il restait là plutôt agenouillé qu'assis, comme pour la prière, et que quiconque l'eût vu. se fût dit : il a bien souffert, il souffre bien, et.va bien souffrir. Tout était calme au dehors comme au dedans. L'œuvre de la nature s'accom¬ plissait nuitamment, avec ce silence qui fait sa majesté. Tout à coup, une heure sonna dans le lointain. Alexandre Dumas fils. (A suivre.)

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